Leçon de zèle

Conférence de rédaction au Columbia Missourian ce matin pour préparer la venue a Columbia de Joe Biden (colistier de Barack Obama) demain mardi 9 septembre. Notre rédacteur en chef, Scott Swafford, demande que quelqu’un reste posté à l’aéroport ou aterrira Joe Biden.

« Je sais que ça peut paraître un peu morbide mais nous avons besoin de quelqu’un à l’aéroport en cas de décès »

« … »

« Imaginez que l’avion s’écrase, on aurait bien l’air stupide de ne pas y être ! »

Europe 1 au bord de la crise de nerfs

Ca continue de gronder à Europe 1 ! Après l’affaire Pascal Sevran, le site lnternet du journal « Le Point » (lepoint.fr) révèle la nouvelle « vindicte » des journalistes de la station après que leur patron, Jean-Pierre Elkabbach, a imposé à la rédaction une interview « exclusive » de Christian Poncelet, en direct de Pékin jeudi 24 avril dans le journal de 13h. Le président du Sénat y était en effet envoyé par l’Elysée pour faire part au président chinois Hu Jintao du message de Nicolas Sarkozy destiné à réchauffer les relations France/Chine après le fiasco du passage de la flamme olympique à Paris et les manifestations anti-françaises dans plusieurs villes chinoises. L’interview, qui dure plus de trois minutes (un tunnel rarissime dans le format très court du journal), a été analysée par de nombreux journalistes comme une tribune complaisante offerte à Christian Poncelet, qui se trouve par ailleurs être l’employeur de Jean-Pierre Elkabbach sur Public Sénat. Son mandat à la tête de la chaîne arrivant en effet à terme à la fin de l’année, des voix s’élèvent pour dénoncer la confusion des intérêts du patron d’Europe 1.

Jean-Pierre Elkabbach s’en défend sur lepoint.fr, affirmant que l’info ce jour-là c’était sans conteste la rencontre entre Christian Poncelet et Hu Jintao. D’ailleurs, explique-t-il, « ses propos ont ensuite fait le tour du monde comme premier signe d’ouverture de la Chine« . Avant d’asséner cette leçon de journalisme à sa rédaction : « Refuser un tel entretien ou s’en plaindre serait une faute et une méconnaissance de la Chine, de la géopolitique à un moment crucial. Je ne veux pas croire que des professionnels puissent la refuser. S’il s’agit de vindicte, elle aveugle, elle rend sourd et elle fausse le jugement. C’est à Pékin que s’est écrit, ce jour-là, l’Histoire« .

Pourtant, à l’écoute, il est permis de douter de l’intérêt journalistique de l’interview. Christian Poncelet n’y dévoile pas le contenu du message de Nicolas Sarkozy à Hu Jintao, qualifié de « personnel« . A la question du journaliste sur l’éventuelle non participation du président français à la cérémonie d’ouverture des JO à Pékin, Christian Poncelet affirme que le sujet n’a pas été abordé. Enfin, il termine avec une formule convenue sur le rôle du sport pour rassembler l’effort des deux parties, française et chinoise. Merci Christian !

En attendant, il n’y a eu presque aucune reprise de l’interview par les médias français, relativisant « l’info exclusive » défendue par Jean-Pierre Elkabbach, et à Europe 1, on grince des dents…

En mode « MuniParis » avant… « mai 68 » !

Pour les quelques lecteurs qui me suivent, je ne blogue (temporairement) plus que pour MuniParis, hébergé sur lemonde.fr où je couvre (à plein temps !) la campagne des municipales à Paris avec mes collègues étudiants en journalisme de Sciences Po. Je m’occupe plus particulièrement de l’actualité des 12ème et 17ème arrondissements (avec quelques échappées dans le 9ème).

A noter également que nous lançons dans quelques jours un nouveau blog, consacré à l’héritage de mai 68. « baptiste comme journaliste » est donc en mode « traversée du désert », mais je compte bien y revenir dès que le temps me le permet !

A bientôt

Quand l' »humanisme » légitime le néocolonialisme

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Edifiant numéro du magazine « Pièces à conviction« , diffusé dimanche soir (6 janvier) sur France 3, consacré à la catastrophique « opération humanitaire » menée par l’Arche de Zoé au Tchad à l’automne dernier. A la vision du document réalisé par la journaliste Marie-Agnès Pèleran (cultivant l’ambiguité d’avoir été à la fois journaliste sur place et l’une des mères d’accueil des prétendus « orphelins du Darfour »), et plus encore par la contre-enquête réalisée par France 3 et le témoignage sur le plateau d’Estelle Frattini, autre mère d’accueil contrariée, c’est un sentiment de colère et de honte qui prit le téléspectateur. Au fond, il apparaît évident que l’unique et très court argument, sans cesse répété par les défenseurs d’Eric Breteau et sa compagne Emilie Lelouch pour justifier leurs actes inadmissibles, se fonde sur l' »humanisme » dont étaient épris les initiateurs du projet. Humanisme naïf, humanisme aveugle, humanisme coupable, en vérité, car cette belle idée d’humanisme, déclinée en véritable religion de l’humanitaire, en vogue parmi ceux qui s’époumonnent à vouloir « sauver les enfants d’Afrique » n’a que faire d’une réalité humaine toute simple, aux antipodes de postures idéologiques : un enfant, Tchadien ou Soudanais, orphelin ou pas (la question n’est même pas là), n’a pas à être enlevé par des étrangers à l’insu des autorités d’un pays puis rappatrié dans un autre pays où l’on suppose, avec autant de hâte que de maladresse, qu’il y vivra plus heureux. A cela, il n’existe aucun argument valable et raisonné à opposer.

Ce propos ne remet évidemment pas en cause, de façon générale, le travail de long terme de certaines ONG sérieuses qui opèrent sur le terrain des missions d’aide au développement parfaitement légitimes dans des pays en grande difficulté.

En comparaison, quelle légitimité autorise Eric Breteau et Emilie Lelouch à affirmer que la France est un meilleur terrain d’avenir pour ces enfants « en détresse » ? Estelle Frattini se dit convaincue, sans sourciller, face à une Elise Lucet consternée, qu’elle ferait une meilleure mère pour l’enfant qu’elle devait accueillir que celle qui l’élève depuis sa naissance, quitte, à gros traits, à le lui arracher. De sa bouche, on comprend à demi-mots que, c’est à peine exagéré, « les Africains n’ont pas les ressources suffisantes pour faire s’épanouir ses petits ». Balayé du revers de la main, l’amour que peut recevoir un petit Africain de ses parents. Celui-là ne compte pas vraiment en terrain pauvre. Emilie Lelouch, dans le document de Marie-Agnès Pèleran, lâche carrément le morceau : « ce sont des Noirs, on est un peu dépassé, on ne peut pas comprendre leurs critères pour élever un enfant ». Comprendre : « l’amour parental chez les Noirs, c’est pas pareil que chez nous ». Ce qui sous-tend ces affirmations fallacieuses n’est ni plus ni moins que du racisme au sens où elles établissent implicitement une hiérarchie européocentrée des « races » (notion dont les scientifiques ont depuis longtemps démontré qu’elle n’avait aucun sens), les Blancs étant dotés d’une éducation supérieure qui légitimerait parfaitement une mission civilisatrice au sein de peuplades arriérées.

En clair, on reprend exactement la même idéologie qui a prévalu à la course au colonialisme menée par les Etats européens au cours des 19 et 20ème siècles. C’est comme si aucune réflexion n’avait été menée depuis les propos de Jules Ferry adressés devant la Chambre des Députés en 1885 : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».

L’Arche de Zoé voulait, par son « projet humanitaire », « civiliser » des enfants unilatéralement déclarés en situation de détresse. La fin justifiant les moyens, Eric Breteau et Emilie Lelouch se sont outrageusement permis de maquiller l’identité de ces enfants, faisant croire à des orphelins alors qu’ils avaient vu, pour certains, les parents de leurs propres yeux, et ils leur ont caché jusqu’au dernier moment le but ultime de l’opération, l’enlèvement vers l’Europe. Voilà, au nom de la « mission civilisatrice », ce que ces individus peu scrupuleux ont été prêts à faire. Rappelons-nous que c’est au nom de cette même « mission civilisatrice » que les grands empires coloniaux européens irent jusqu’à piller les ressources et diviser les nations dans une Afrique qui paie encore les lourds tributs de ces décennies d’exploitation.

Ne pas céder à l’angélisme et garder son sens critique à l’évocation du terme « humanitaire », désormais galvaudé, voilà ce que proposait l’émission de France 3 (consultable sur le site Internet de la chaîne et rediffusée dimanche prochain, le 13 janvier, à 20h50 sur France 5). Et, passées la colère et la honte, cela faisait du bien.

Agent RATP perdue chez Kafka

Conductrice de métro sur la ligne 13 à Paris, Danièle Moy a suivi la grève conduite à la RATP en novembre dernier contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. Effrayée par l’Etat et, plus largement, tout ce qui ressemble au pouvoir, elle s’insurge contre ses conditions de travail et le traitement par les médias du mouvement social.

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« Ah, vous êtes étudiant en journalisme ! Et on vous apprend quoi à l’école ? A faire de la propagande pro-Sarko ? ». Au téléphone, déjà, Danièle Moy exprime vivement sa colère contre « le matraquage médiatique anti-grève » lors des conflits sociaux à la RATP et la SNCF en novembre dernier. Elle parvient finalement à un rendez-vous à Châtillon (Hauts-de-Seine), terminus de la ligne 13 du métro parisien qu’elle conduit depuis sept ans. Une petite femme nerveuse et souriante de 52 ans apparaît à l’embouchure de la station. « Je fais une exception pour vous ! J’ai refusé la venue d’un journaliste dans ma cabine, pendant mon service. J’en ai entendu un dire à la télé que conducteur de métro, c’était juste appuyer sur un bouton ».

En réponse, Danièle Moy énumère les conditions pénibles dans lesquelles elle travaille. Les horaires décalés qui s’enchaînent, tôt le matin puis tard le soir, le travail les weekends et jours fériés, l’obscurité des tunnels, le bruit incessant et la poussière respirée l’ont fatiguée. « Je souffre de problèmes de dos, je dors mal et mes os sont usés. Voilà la réalité ». Si, après 23 années de carrière à la RATP, elle a atteint l’échelon maximum de salaire (2.400 euros brut mensuels), son environnement de travail, selon elle, ne cesse de se détériorer au fur et à mesure que s’accentue la pression exercée par la direction, soucieuse de meilleure productivité. « J’ai l’image en tête d’un mec avec un gros fouet qui parfois ne nous autorise même pas à aller aux toilettes entre deux trajets. C’est de l’esclavage moderne ! ».

« Je me suis faite arnarquer sur les termes du contrat !« 

Danièle Moy a logiquement cessé le travail pendant les neuf jours de grève. Sa revendication est à la fois simple et vaste. « Quand je suis entrée à la RATP, on m’a informée sur les conditions de travail tout en m’offrant, en contrepartie, la garantie de ne cotiser que 37 ans et demi à la caisse des retraites ou de cesser l’activité plus tôt avec une décote de 2%. Aujourd’hui, on veut revenir dessus : je me suis faite arnaquer sur les termes du contrat ! ». Elle balaye d’un revers de la main les arguments répétés en boucle, statistiques à l’appui, sur l’inversion du rapport entre actifs et retraités liée à l’évolution démographique. « C’est faux, évidemment ! L’Etat a les moyens de financer ces régimes spéciaux, nous ne sommes pas si nombreux ! La RATP et la SNCF servent de boucs émissaires aux projets personnels de Sarko ».

Contestataire, Danièle Moy n’a pourtant jamais été syndiquée. Certes, elle se sent idéologiquement proche de la CGT. « Mais je suis un électron libre, j’aime mon indépendance. Et puis, les syndicats sont là pour faire passer les décisions de la direction. Ils ne représentent pas la base, trop occupés à des batailles d’ego ». Danièle Moy a ainsi réfléchi à l’idée de déposer, seule, une plainte contre la RATP pour « escroquerie à l’embauche », avec l’espoir de fédérer un mouvement autour d’elle, hors syndicats. « Mais ce n’est pas si simple », reconnaît-elle. Son compagnon, agent de manœuvre la nuit à la Régie, vit sur la même longueur d’ondes. « Il s’apprête à subir son deuxième reclassement, à cause de suppressions de postes aux aiguillages. Ce boulot, on va demander aux conducteurs de le faire eux-mêmes. C’est une régression sociale ! ».

« On savait qu’on ne ferait pas plier le gouvernement« 

La reprise du travail sur fond de « négociations insignifiantes » entre syndicats, entreprises et gouvernement laisse un goût amer à Danièle Moy. « Je ressens une immense frustration. Cela dit, contrairement à 1995, on savait qu’on ne ferait pas plier le gouvernement ». Son action n’a pas été comprise auprès de l’opinion ? Elle n’hésite pas à employer les grands mots pour décrire sa déception et sa révolte. « Je suis effrayée de voir comme les gens sont lobotomisés, perdent leur esprit critique. Ils ne se rendent même pas compte qu’on vit une forme de dictature depuis l’arrivée au pouvoir de Sarko ». Celle qui n’a pas voté à la dernière présidentielle reconnaît avoir une « peur bleue » de l’Etat et ses « grosses institutions manipulatrices ». « Avec ce gouvernement totalitaire, les années noires sont à venir. Je sens s’installer une atmosphère kafkaïenne. Enfin, je suis peut-être parano ». Anarchiste, plutôt ? « Anarchiste, d’accord, mais avec des règles ! ».

Lorsqu’on demande à Danièle Moy si elle a transmis sa rage à son fils de 19 ans, elle s’arrête net, pousse un soupir et lance un sourire ironique. « Il veut entrer à l’armée ! J’ai dû rater quelque chose… ».

Ahmed Benchemsi, fils spirituel de Servan Schreiber

Fondateur du journal marocain francophone indépendant Tel Quel, Ahmed Benchemsi a l’allure d’un jeune patron de presse qui dirige avec engouement son équipe de rédaction. Si sa liberté de ton lui attire parfois des ennuis dans un pays où les médias restent encore étroitement controlés par la monarchie, cela n’empêche pas Ahmed Benchemsi de poursuivre sa volonté de décrire chaque semaine « le Maroc tel qu’il est« .

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Un jeune homme mince et de petite taille s’agite dans la salle de rédaction des hebdomadaires marocains Tel Quel (francophone, 22 000 exemplaires) et Nichane (arabophone, 20 000 exemplaires), située à deux pas de l’Ancienne Médina, à Casablanca. Ahmed Benchemsi, énergique directeur de rédaction et de publication, l’œil rieur et la mine complice, arbore un air juvénile qui ne laisse rien paraître de ses trente-trois ans.

Pourtant, le journaliste n’a rien d’un débutant. La naissance de Tel Quel en 2001 a installé Ahmed Benchemsi parmi la génération montante des journalistes indépendants et entreprenants de l’ère Mohammed VI. Comme la plupart de ses confrères, il est arrivé au journalisme « par accident », à force de croiser les rédacteurs d’un magazine dans l’immeuble où il travaillait comme publicitaire. Et a su s’engager dans la voie qui s’ouvrait avec le décès d’Hassan II, en 1999, après quatre décennies de répression des libertés. « A cette époque, je réfléchissais à émigrer aux Etats-Unis, tant mes perspectives de carrière paraissaient bouchées. La mort d’Hassan II m’a fait l’effet d’un verrou qui saute. L’évidence était que je reste au Maroc ».

Etudiant, Ahmed Benchemsi avait déjà pris la tangente. A l’image de la ville qui l’a vu grandir, Casablanca, capitale économique du pays, Ahmed Benchemsi ne tient pas en place et part en France suivre une maîtrise d’économie à la Sorbonne. Quelques années plus tard, après un bref retour au pays pour affiner sa plume dans un magazine culturel, expérience qui ne le convainc qu’à moitié, il retourne à Paris s’inscrire en troisième cycle à Sciences Po. Ses études contribuent à affûter son sens critique et sa « passion » pour la politique. Désormais, c’est certain, en tant qu’observateur, c’est la chose publique qui l’anime.

« Servan Schreiber a été mon gourou, mon maître à penser et La Vie économique, mon école de journalisme »

Sa rencontre au milieu des années 1990 avec Jean-Louis Servan Schreiber sera à cet égard déterminante. Le célèbre patron de presse français souhaite diversifier son activité et s’investir dans un journal marocain à forte tonalité politique et économique. La Vie économique est le défi jeté par Servan Schreiber, qui veut faire de cet hebdomadaire indépendant une référence dans le paysage médiatique marocain. En contribuant à lancer Ahmed Benchemsi, il lui transmet la rigueur dans le traitement journalistique mais également l’esprit d’innovation, le goût pour l’entreprise. « La Vie économique a été mon école de journalisme, et Servan Schreiber mon gourou, mon maître à penser. C’est un véritable visionnaire pour qui j’ai un respect infini » confesse Ahmed Benchemsi.

A la manière du fondateur de L’Expansion, Ahmed Benchemsi, n’a de cesse de vouloir révolutionner la presse marocaine, inventer de nouveaux formats. Après six mois de démarchages auprès d’investisseurs privés pour réunir le capital, auquel participe Jean-Louis Servan Schreiber, il lance Tel Quel, important au Maroc le concept du newsmagazine à l’occidentale. « Benchemsi est plus un patron de presse qu’un journaliste, et par ailleurs un très bon éditorialiste », dit de lui une ancienne rédactrice de Libération spécialiste du Maghreb qui a noué avec lui d’excellents rapports professionnels. Un « patron de choc », qui dirige de main de maître son équipe de rédaction, décide vite, prend des initiatives, n’a pas peur de trancher. « C’est lui le chef ! Quand vous voulez savoir quelque chose sur Tel Quel, c’est lui que vous voyez, et lui seul », raconte la journaliste qui eut l’idée d’un numéro spécial de Libération en collaboration avec l’hebdomadaire lors des élections législatives marocaines en septembre dernier.

Au sein de la rédaction, Ahmed Benchemsi suscite l’admiration. « C’est un grand professionnel, enthousiaste et passionné, qui assume ses choix », juge Sanaa El Aji, journaliste à Nichane, équivalent arabophone de Tel Quel créé en 2006 suite au succès de l’équipe francophone. Elle tient également à rappeler l’attitude de son directeur alors qu’elle était poursuivie par la justice après avoir signé un dossier sur les blagues prisées des Marocains se moquant de la monarchie et de l’islam. « En plus de gérer les aspects juridiques, Ahmed a été très présent sur le plan amical. C’est la personne qui m’a le plus soutenue. Il m’appelait chaque fois que je craquais. Je lui en serai toujours reconnaissante ».

« Les lignes rouges sont plus floues aujourd’hui. Les dictatures sont toujours plus claires que les régimes en transition ! »

Les procès, Ahmed Benchemsi connaît. Même si Mohammed VI a considérablement libéralisé le régime et étendu la liberté d’expression, certains sujets, à commencer par la monarchie, restent sensibles et sujets à poursuites. Plusieurs fois condamné, le journaliste continue cependant à contourner les codes, tester les limites. « Les lignes rouges sont aujourd’hui beaucoup plus floues que sous Hassan II. C’est une règle : les dictatures sont toujours plus claires que les régimes en transition ! Alors, il faut tenter et voir si ça passe ». C’est ainsi que Tel Quel a pu sans encombre enquêter sur le salaire du roi, alors que ce dernier n’a pas supporté qu’Ahmed Benchemsi emploie l’arabe dialectal pour s’adresser à lui dans un éditorial de Nichane publié l’été dernier. Poursuivi pour « manquement au respect dû à la personne du roi », Ahmed Benchemsi risque aujourd’hui jusqu’à cinq ans de prison. Son procès, sans cesse repoussé, ne semble pas l’affoler. « Cette affaire est une blague ! Ma dernière audience a duré trente secondes. Je ne crois pas être mis en prison, ce serait mauvais pour l’image du Maroc et de la monarchie ».

Pour autant, Ahmed Benchemsi refuse de se poser en opposant systématique au régime. « Plus qu’un militant au sens classique du terme, c’est surtout un immense pragmatique, un vrai libéral qui avance dans l’espace qu’il a, jamais de façon frontale ni violente. En cela, il est emblématique du Maroc, pays de la modération », explique sa consoeur de Libération. C’est donc tout naturellement qu’Ahmed Benchemsi nourrit l’ambition de décrire chaque semaine « le Maroc tel qu’il est », leitmotiv de Tel Quel. « Je veux rendre compte de l’évolution rapide de mon pays, de ses contradictions, ce qui suppose de sortir du manichéisme. Je ne vis pas Tel Quel et Nichane comme des contre-pouvoirs mais comme des révélateurs de la société marocaine ». Sanaa El Aji confirme : « Il refuse tout populisme, prend beaucoup de recul et pèse toujours les pour et les contre ».

Star dans son journal, véritable boule de nerf, jeune patron à succès, Ahmed Benchemsi, a parfois le défaut d’être un peu trop sûr de lui. « Il a un côté « j’écoute pas beaucoup », souvent persuadé d’avoir raison. Bref, il se prend pour Ahmed Benchemsi ! », s’amuse la journaliste française. « La filiation spirituelle avec Servan Schreiber n’est certainement pas anodine… ».