Ivres de débats

Il faut dire ici ce qu’on ne lit pas dans les journaux. Savez-vous à quoi s’amusent les jeunes Américains pro-démocrates quand ils regardent entre amis un débat vice-présidentiel Joe Biden/Sarah Palin à la télé ? La « watch party » vire au « drinking game » (jeu où l’on boit) : à chaque fois que Sarah Palin prononce le mot « Maverick » (c’est-à-dire toutes les deux phrases), hop, on avale tous ensemble une bonne gorgée de bière. Une manière de se moquer de ce « Maverick » ridiculeusement appliqué à toutes les sauces pour décrire le candidat républicain John McCain.

Maverick, c’est lui

Pour info (glanée sur le blog de la correspondante du Monde aux USA, Corine Lesnes), « Maverick » vient de Samuel Augustus Maverick, un rancher du Texas des années 1840 qui refusait de marquer son bétail, ce qui fut perçu comme la marque de son indépendance d’esprit. John McCain aime à se faire appeler le « Maverick » car il est connu pour ses prises de distance avec son propre parti. C’en est devenu l’un de ses slogans de campagne (l’idée de faire passer les intérêts de la nation avant ceux du parti républicain), un slogan tellement martelé par Sarah Palin qu’il en devient risible, et donc très buvable.

Mes amis progressistes qui se gaussent de ce « Maverick » galvaudé s’en sont donnés à coeur joie lors du débat jeudi dernier. Agacé par cet emploi constant de « Maverick » par sa rivale, Joe Biden s’est soudainement emparé de ce terme en l’employant de nombreuses fois dans une tirade bien sentie où il explique aux électeurs que non, John McCain n’est pas un « Maverick » puisqu’il a voté au Sénat dans le sens de George W. Bush et des républicains le plupart du temps. Autant dire qu’à la fin du débat, tout le monde était rond comme une queue de pelle.

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Joe Biden, passage obligé à Columbia

Et donc Joe Biden, colistier de Barack Obama, vint à Columbia, MO. Drôle d’horaire (ce mardi matin à 9h30 !), drôle de lieu (un gymnase complètement excentré, à 1 heure de marche pour les Français qui sont bien les seuls à ne pas se déplacer en voiture), drôle d’acoustique (un écho terrible recouvrait les paroles du candidat), drôle d’ambiance (de peu chaleureuse à carrément froide). Mais enfin, Joe Biden vint, et discourut pendant une bonne heure. Il y avait même la place pour les questions du public, hop on lève la main, on pose sa question et Joe répond, debout au milieu de l’assistance.

Photo : Charlotte Pudlowski

Mais pourquoi diable Joe Biden s’est-il déplacé jusqu’à Columbia, Missouri ? Je ne le savais pas avant de venir ici mais le Missouri est l’un des quelques « swing states » des Etats-Unis, enclin à voter Démocrate ou Républicain selon les enjeux et les millésimes. Aussi, depuis un siècle, jamais un président n’a été élu sans gagner le Missouri. Enfin, presque, car une exception confirme cette règle : en 1956, le président républicain Dwight Eisenhower fut reconduit alors que le Missouri avait voté pour son adversaire démocrate, Adlai Stevenson.

Et puis, Columbia est situé dans le comté de Boone, l’un des terrains les plus disputés du Missouri. En 2000, Al Gore avait remporté le comté avec 385 voix d’avance (sur 60.000) ; quatre ans plus tard, George W. Bush reprenait l’avantage avec 158 voix de plus (sur 76.000) que son adversaire John Kerry. Car si la ville de Columbia est largement acquise aux Démocrates, les alentours sont peuplés d’électeurs conservateurs, rendant l’issue de chaque scrutin incertaine.

On comprend ainsi que pour une élection qui s’annonce beaucoup plus serrée que prévu (Barack Obama et John McCain sont désormais au coude-à-coude dans tous les sondages), charmer le Missouri, et notamment le comté de Boone, est un « must have« . Pour la petite histoire, le Missouri est surnommé le « Show Me State » (l’Etat « Montre-moi ») car ses habitants ont la réputation d’être têtus et de ne croire que ce qu’ils voient. Joe Biden avait donc de bonnes raisons de se montrer ici ce matin.