Agent RATP perdue chez Kafka

Conductrice de métro sur la ligne 13 à Paris, Danièle Moy a suivi la grève conduite à la RATP en novembre dernier contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. Effrayée par l’Etat et, plus largement, tout ce qui ressemble au pouvoir, elle s’insurge contre ses conditions de travail et le traitement par les médias du mouvement social.

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« Ah, vous êtes étudiant en journalisme ! Et on vous apprend quoi à l’école ? A faire de la propagande pro-Sarko ? ». Au téléphone, déjà, Danièle Moy exprime vivement sa colère contre « le matraquage médiatique anti-grève » lors des conflits sociaux à la RATP et la SNCF en novembre dernier. Elle parvient finalement à un rendez-vous à Châtillon (Hauts-de-Seine), terminus de la ligne 13 du métro parisien qu’elle conduit depuis sept ans. Une petite femme nerveuse et souriante de 52 ans apparaît à l’embouchure de la station. « Je fais une exception pour vous ! J’ai refusé la venue d’un journaliste dans ma cabine, pendant mon service. J’en ai entendu un dire à la télé que conducteur de métro, c’était juste appuyer sur un bouton ».

En réponse, Danièle Moy énumère les conditions pénibles dans lesquelles elle travaille. Les horaires décalés qui s’enchaînent, tôt le matin puis tard le soir, le travail les weekends et jours fériés, l’obscurité des tunnels, le bruit incessant et la poussière respirée l’ont fatiguée. « Je souffre de problèmes de dos, je dors mal et mes os sont usés. Voilà la réalité ». Si, après 23 années de carrière à la RATP, elle a atteint l’échelon maximum de salaire (2.400 euros brut mensuels), son environnement de travail, selon elle, ne cesse de se détériorer au fur et à mesure que s’accentue la pression exercée par la direction, soucieuse de meilleure productivité. « J’ai l’image en tête d’un mec avec un gros fouet qui parfois ne nous autorise même pas à aller aux toilettes entre deux trajets. C’est de l’esclavage moderne ! ».

« Je me suis faite arnarquer sur les termes du contrat !« 

Danièle Moy a logiquement cessé le travail pendant les neuf jours de grève. Sa revendication est à la fois simple et vaste. « Quand je suis entrée à la RATP, on m’a informée sur les conditions de travail tout en m’offrant, en contrepartie, la garantie de ne cotiser que 37 ans et demi à la caisse des retraites ou de cesser l’activité plus tôt avec une décote de 2%. Aujourd’hui, on veut revenir dessus : je me suis faite arnaquer sur les termes du contrat ! ». Elle balaye d’un revers de la main les arguments répétés en boucle, statistiques à l’appui, sur l’inversion du rapport entre actifs et retraités liée à l’évolution démographique. « C’est faux, évidemment ! L’Etat a les moyens de financer ces régimes spéciaux, nous ne sommes pas si nombreux ! La RATP et la SNCF servent de boucs émissaires aux projets personnels de Sarko ».

Contestataire, Danièle Moy n’a pourtant jamais été syndiquée. Certes, elle se sent idéologiquement proche de la CGT. « Mais je suis un électron libre, j’aime mon indépendance. Et puis, les syndicats sont là pour faire passer les décisions de la direction. Ils ne représentent pas la base, trop occupés à des batailles d’ego ». Danièle Moy a ainsi réfléchi à l’idée de déposer, seule, une plainte contre la RATP pour « escroquerie à l’embauche », avec l’espoir de fédérer un mouvement autour d’elle, hors syndicats. « Mais ce n’est pas si simple », reconnaît-elle. Son compagnon, agent de manœuvre la nuit à la Régie, vit sur la même longueur d’ondes. « Il s’apprête à subir son deuxième reclassement, à cause de suppressions de postes aux aiguillages. Ce boulot, on va demander aux conducteurs de le faire eux-mêmes. C’est une régression sociale ! ».

« On savait qu’on ne ferait pas plier le gouvernement« 

La reprise du travail sur fond de « négociations insignifiantes » entre syndicats, entreprises et gouvernement laisse un goût amer à Danièle Moy. « Je ressens une immense frustration. Cela dit, contrairement à 1995, on savait qu’on ne ferait pas plier le gouvernement ». Son action n’a pas été comprise auprès de l’opinion ? Elle n’hésite pas à employer les grands mots pour décrire sa déception et sa révolte. « Je suis effrayée de voir comme les gens sont lobotomisés, perdent leur esprit critique. Ils ne se rendent même pas compte qu’on vit une forme de dictature depuis l’arrivée au pouvoir de Sarko ». Celle qui n’a pas voté à la dernière présidentielle reconnaît avoir une « peur bleue » de l’Etat et ses « grosses institutions manipulatrices ». « Avec ce gouvernement totalitaire, les années noires sont à venir. Je sens s’installer une atmosphère kafkaïenne. Enfin, je suis peut-être parano ». Anarchiste, plutôt ? « Anarchiste, d’accord, mais avec des règles ! ».

Lorsqu’on demande à Danièle Moy si elle a transmis sa rage à son fils de 19 ans, elle s’arrête net, pousse un soupir et lance un sourire ironique. « Il veut entrer à l’armée ! J’ai dû rater quelque chose… ».

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Et à la fin, 2008 passa…

Au soir du 31 décembre, une fantaisiste troupe d’irréductibles réunie sous la bannière du Front d’opposition à la Nouvelle année manifestait à Montmartre, Paris, pour empêcher 2008 de passer. Derrière la « déconne« , l’angoisse du temps qui passe et une critique multiforme d’une société en quête de sens. 

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Ils avaient eu beau prendre soin de tuer le temps et d’enterrer l’horloge comtoise quelques minutes plus tôt sur la place Dalida, rien n’y a fait. Les douze coups de minuit retentissaient sur le parvis du Sacré Cœur, du haut de la butte Montmartre, à Paris, et annonçaient 2008. Déçus qu’ils étaient, les membres du Front d’Opposition à la Nouvelle Année ! Remis de leur échec à Nantes l’an passé, les joyeux résistants au temps qui passe, originaires de Vendée, avaient pourtant mis tous les atouts de leur côté. Rejoint par des centaines de sympathisants hilares et protégé par une armée de doux vikings au nez inquiétant, le Front vibrait sur le mode « 2008 ne passera pas ! », décliné en autant de « 2008 nuit gravement à la santé » et de « 2000 huîtres avariées » inscrits sur les banderoles.

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« Le calendrier, c’est la bureaucratie du temps« 

 Certains arrivaient de loin, comme Roselyne, 55 ans, employée à la culture à la mairie de Cannes, arborant fièrement sur sa pancarte Mafalda, l’héroïne faussement naïve des dessins de Quino, qui rappelait à l’occasion que « le calendrier, c’est la bureaucratie du temps ». Même si c’est « pour la déconne » qu’elle venait, Roselyne avouait son penchant pour la contestation. « 2008 c’est déjà 4% d’augmentation du prix du gaz et les franchises médicales », rouspétait-elle. Avant de décliner ses théories sur la perte d’esprit critique des Français (« des moutons qui obéissent et consomment »), la catastrophe planétaire à laquelle nous condamne l’économie de marché (« à cause de la spéculation boursière, attendez-vous à des guerres mortelles »), et le délitement du lien social à l’œuvre (« les gens se croisent et ne se regardent plus, ils sont méfiants et surtout, ils sont euh comment on dit vous savez…»). Individualistes ? « Voilà ! ».

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Militante associative les autres soirs de l’année dans une ville peu réputée pour ses actions collectives exacerbées (« Cannes, c’est l’enfer ! »), Roselyne appréciait cependant que « les Chouans anti-réveillon » ne politisassent pas le mouvement du 31. Ni gauche ni droite dans le cortège, donc. Ce qui n’empêchait pas « Sarko, dans ton cul ! » de figurer en bonne place dans les slogans. Heureusement, on savait « Cécilia, Carla, avec nous ! ». Ouf. Alors là, avec de tels soutiens, sûr, « on va gagner ! ». A minuit, on ne se résignait pas à l’affaire, c’est d’un « Bonne année 2007 » qu’on assortissait la bise claquée sur les joues rosies.

« On pourrait peut-être revenir en 2006, non ? C’est quand même en 2007 qu’on a eu Sarko ! » 

2007, tiens, quelle drôle d’idée d’y enfermer le temps. « On pourrait peut-être revenir en 2006, non ? C’est quand même en 2007 qu’on a eu Sarko ! » faisait remarquer avec pertinence un jeune homme. « Ah non, pas 2006, on perd la Coupe du Monde ! » répliquait son ami. Le troisième de la bande faisait tampon. « Il faut bien s’arrêter à un moment, autant que ce soit maintenant ! ». Un nostalgique répondait d’un « Poincaré président » accroché à la pancarte. Roselyne, dans son coin, déployait une fois de plus une explication imparable. « 2007 a beau avoir été 2007, on sait à quoi s’en tenir. Alors que 2008, on n’en sait rien, ça peut être pire ! ». Et au fond, ça le serait, elle le savait, malgré l’enthousiasme de son amie numérologue qui calcula rapidement que 2 + 8 = 10, donc 2008 = année 1, retour aux fondamentaux, mieux qu’année 0…

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« On a perdu à la dernière seconde », déplorait un barbu goguenard, « on était pourtant si près du but ». Fair-play, il récidivera, avec plus de participants et une meilleure stratégie, pour 2009 afin de souhaiter, enfin, une « Bonne année 2008 »…