Egalité parfaite

C’est évidemment la discussion numéro 1 de ce nouvel an en France. Partout, à la galette des rois, sur le Vélib’, dans la queue au pain, et plus encore contre le zinc, on ne parle que de ça. Aux oubliettes, l' »idylle ». Partie en fumée, si j’ose dire.

Au fast food libanais situé à côté de l’Ecole de Journalisme, on ne disait pas autre chose. On avait choisi le ton de l’anecdote. Connaissez-vous la dernière ? Un riche prince se rendit hier soir dîner dans un restaurant compatriote de plus haut standing, près du parc Monceau à Paris, où il avala, avec sa cour, pour 1500 euros de mezzés et baklavas. Alors que le festin frôlait son apogée, l’aristocrate fut soudain rattrapé par une folle envie de faire la chose. Savez-vous comment il s’y prit ? Il sortit, sans mot dire, sur le trottoir, comme tout le monde. « Vous voyez, la loi s’applique de la même façon aux riches qu’aux pauvres ! », en conclua mon conteur, non sans une fière satisfaction. Puisque les rassurantes vertus égalitaires du droit se confirment au 1er janvier, l’année 2008 peut s’envisager sereinement…

Et à la fin, 2008 passa…

Au soir du 31 décembre, une fantaisiste troupe d’irréductibles réunie sous la bannière du Front d’opposition à la Nouvelle année manifestait à Montmartre, Paris, pour empêcher 2008 de passer. Derrière la « déconne« , l’angoisse du temps qui passe et une critique multiforme d’une société en quête de sens. 

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Ils avaient eu beau prendre soin de tuer le temps et d’enterrer l’horloge comtoise quelques minutes plus tôt sur la place Dalida, rien n’y a fait. Les douze coups de minuit retentissaient sur le parvis du Sacré Cœur, du haut de la butte Montmartre, à Paris, et annonçaient 2008. Déçus qu’ils étaient, les membres du Front d’Opposition à la Nouvelle Année ! Remis de leur échec à Nantes l’an passé, les joyeux résistants au temps qui passe, originaires de Vendée, avaient pourtant mis tous les atouts de leur côté. Rejoint par des centaines de sympathisants hilares et protégé par une armée de doux vikings au nez inquiétant, le Front vibrait sur le mode « 2008 ne passera pas ! », décliné en autant de « 2008 nuit gravement à la santé » et de « 2000 huîtres avariées » inscrits sur les banderoles.

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« Le calendrier, c’est la bureaucratie du temps« 

 Certains arrivaient de loin, comme Roselyne, 55 ans, employée à la culture à la mairie de Cannes, arborant fièrement sur sa pancarte Mafalda, l’héroïne faussement naïve des dessins de Quino, qui rappelait à l’occasion que « le calendrier, c’est la bureaucratie du temps ». Même si c’est « pour la déconne » qu’elle venait, Roselyne avouait son penchant pour la contestation. « 2008 c’est déjà 4% d’augmentation du prix du gaz et les franchises médicales », rouspétait-elle. Avant de décliner ses théories sur la perte d’esprit critique des Français (« des moutons qui obéissent et consomment »), la catastrophe planétaire à laquelle nous condamne l’économie de marché (« à cause de la spéculation boursière, attendez-vous à des guerres mortelles »), et le délitement du lien social à l’œuvre (« les gens se croisent et ne se regardent plus, ils sont méfiants et surtout, ils sont euh comment on dit vous savez…»). Individualistes ? « Voilà ! ».

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Militante associative les autres soirs de l’année dans une ville peu réputée pour ses actions collectives exacerbées (« Cannes, c’est l’enfer ! »), Roselyne appréciait cependant que « les Chouans anti-réveillon » ne politisassent pas le mouvement du 31. Ni gauche ni droite dans le cortège, donc. Ce qui n’empêchait pas « Sarko, dans ton cul ! » de figurer en bonne place dans les slogans. Heureusement, on savait « Cécilia, Carla, avec nous ! ». Ouf. Alors là, avec de tels soutiens, sûr, « on va gagner ! ». A minuit, on ne se résignait pas à l’affaire, c’est d’un « Bonne année 2007 » qu’on assortissait la bise claquée sur les joues rosies.

« On pourrait peut-être revenir en 2006, non ? C’est quand même en 2007 qu’on a eu Sarko ! » 

2007, tiens, quelle drôle d’idée d’y enfermer le temps. « On pourrait peut-être revenir en 2006, non ? C’est quand même en 2007 qu’on a eu Sarko ! » faisait remarquer avec pertinence un jeune homme. « Ah non, pas 2006, on perd la Coupe du Monde ! » répliquait son ami. Le troisième de la bande faisait tampon. « Il faut bien s’arrêter à un moment, autant que ce soit maintenant ! ». Un nostalgique répondait d’un « Poincaré président » accroché à la pancarte. Roselyne, dans son coin, déployait une fois de plus une explication imparable. « 2007 a beau avoir été 2007, on sait à quoi s’en tenir. Alors que 2008, on n’en sait rien, ça peut être pire ! ». Et au fond, ça le serait, elle le savait, malgré l’enthousiasme de son amie numérologue qui calcula rapidement que 2 + 8 = 10, donc 2008 = année 1, retour aux fondamentaux, mieux qu’année 0…

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« On a perdu à la dernière seconde », déplorait un barbu goguenard, « on était pourtant si près du but ». Fair-play, il récidivera, avec plus de participants et une meilleure stratégie, pour 2009 afin de souhaiter, enfin, une « Bonne année 2008 »…