Noirs en eaux troubles

Trouble the Water Movie Poster

Tout Missouri qu’est Columbia, la ville du Midwest américain accueille chaque année Citizen Jane, un audacieux festival de film de femmes réalisatrices (un peu comme à Créteil, en petite couronne parisienne). A moins de trois semaines de la présidentielle, le film qui faisait l’ouverture cette année était on ne peut plus politique. « Trouble The Water » de Tia Lessin and Carl Deal (ce sont les producteurs de Michael Moore et Carl n’est étonnamment pas une femme) est un documentaire sur les ravages de l’ouragan Katrina qui dévasta la Nouvelle-Orléans, Louisiane, en septembre 2005.

On se souvient de la désastreuse gestion de la catastrophe par l’administration Bush qui contribua largement à l’impopularité grandissante du président lors de son second mandat. Le documentaire, qui a reçu le Grand Prix du Jury à Sundance (festival du film américain indépendant) est une démonstration puissante de l’abandon d’une population par son gouvernement dans le pays le plus riche de la planète. Il adopte un point de vue original, celui des victimes de la catastrophe qui, armées de leur petite caméra DV, filment et témoignent en direct de ce qu’il se passe. Le documentaire reprend en effet de longues séquences réalisées par deux vidéastes amateurs, impressionnants d’énergie et de conscience citoyenne. L’image est souvent laide, la caméra tremble beaucoup, mais cela n’a que peu d’importance ; au contraire, le procédé accentue l’idée du chaos qui s’empare de la ville et de ses habitants laissés à eux-mêmes. Par moment, on se prend à croire que l’on est face à un reportage désolant sur un pays pauvre d’Afrique.

Cette impression est accentuée par le fait que les victimes de Katrina sont noires et cela bien sûr prend toute son importance aujourd’hui, quand la question raciale revient au coeur des commentaires politiques à quelques jours de la possible (et probable) accession d’un candidat métis (donc noir dans l’imaginaire américain) à la Maison Blanche. « Ce n’est pas sur un ouragan. C’est sur l’Amérique » prévient l’affiche du film. Alors que les relents racistes sont réactivés par des Républicains peu scrupuleux qui sentent venir une défaite historique dans les urnes et que les analystes tentent de mesurer la part des Blancs qui affirment par bonne conscience aux sondeurs qu’ils soutiennent Barack Obama mais qui voteront John McCain, « Trouble The Water » rappelle que le rêve d’Amérique post-raciale n’est pas encore d’actualité. Dans le film, une femme en pleine détresse fait le terrible constat de ne pas avoir de gouvernement et refuse que son fils parte rejoindre l’armée pour servir un pays qui les ignore. Propos très fortement applaudis dans la salle, quasi-unanimement blanche. L’Amérique prise en flag de non patriotisme. Le malaise était palpable.

Paradoxalement, c’est quand le film prétend traiter les carences des systèmes éducatif, social et pénitentiaire en Louisiane qu’il échoue. Le propos reste un peu trop en surface malgré toutes les bonnes intentions répétées par Tia Lessin lors du débat après la projection. Au fond, le film par lui-même dit beaucoup sur les Etats-Unis mais est affaibli par ses réalisateurs qui le transforment maladroitement en exposé anti-Bush. On en retiendra quand même l’essentiel : le cri de colère d’une population qui devrait se déplacer massivement aux urnes le 4 novembre pour se faire enfin entendre.

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Ivres de débats

Il faut dire ici ce qu’on ne lit pas dans les journaux. Savez-vous à quoi s’amusent les jeunes Américains pro-démocrates quand ils regardent entre amis un débat vice-présidentiel Joe Biden/Sarah Palin à la télé ? La « watch party » vire au « drinking game » (jeu où l’on boit) : à chaque fois que Sarah Palin prononce le mot « Maverick » (c’est-à-dire toutes les deux phrases), hop, on avale tous ensemble une bonne gorgée de bière. Une manière de se moquer de ce « Maverick » ridiculeusement appliqué à toutes les sauces pour décrire le candidat républicain John McCain.

Maverick, c’est lui

Pour info (glanée sur le blog de la correspondante du Monde aux USA, Corine Lesnes), « Maverick » vient de Samuel Augustus Maverick, un rancher du Texas des années 1840 qui refusait de marquer son bétail, ce qui fut perçu comme la marque de son indépendance d’esprit. John McCain aime à se faire appeler le « Maverick » car il est connu pour ses prises de distance avec son propre parti. C’en est devenu l’un de ses slogans de campagne (l’idée de faire passer les intérêts de la nation avant ceux du parti républicain), un slogan tellement martelé par Sarah Palin qu’il en devient risible, et donc très buvable.

Mes amis progressistes qui se gaussent de ce « Maverick » galvaudé s’en sont donnés à coeur joie lors du débat jeudi dernier. Agacé par cet emploi constant de « Maverick » par sa rivale, Joe Biden s’est soudainement emparé de ce terme en l’employant de nombreuses fois dans une tirade bien sentie où il explique aux électeurs que non, John McCain n’est pas un « Maverick » puisqu’il a voté au Sénat dans le sens de George W. Bush et des républicains le plupart du temps. Autant dire qu’à la fin du débat, tout le monde était rond comme une queue de pelle.

Mais qui est donc Don Cheadle ?

Appareil photo et calepin bien en place, j’étais parti jeudi dans l’idée de faire un petit reportage sur ces « College Democrats » (jeunes militants démocrates) qui viennent régulièrement sur le campus de University of Missouri pour inciter les étudiants à s’inscrire sur les listes électorales et voter le 4 novembre prochain pour Barack Obama.

Patatras ! Un homme célèbre est soudainement apparu et a bouleversé mon sujet. Une star, un énorme VIP : Don Cheadle.

Qui ? L’acteur Don Cheadle, enfin, ! Connaissez pas ? Euh, moi non plus en fait, et j’étais bien le seul ce jour-là… Mais maintenant, je connais (et peux concurrencer avec le blog people de Sayseal), c’est l’acteur principal de Hotel Rwanda, sorti en 2005 en France. Et né à Kansas City, dans le Missouri. Tout se tient.

Don Cheadle, en images, encourageant les étudiants à venir voter en masse pour le candidat démocrate :

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Tout est calme

Loin, très loin de la « tempête boursière » qui s’abat sur New York, des « plans de sauvetage » cousus main depuis Washington et du « coup de poker » politique de John McCain cette semaine.

Dans le Missouri, en pleine campagne, tout est calme. Et c’est l’automne…

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Madeleine Albright, pour rire

D’habitude, pendant les meetings politiques et autres « réunions publiques », vient nécessairement le moment où on s’ennuie, de gentiment à ferme. Au micro, trop de formules faciles, trop de slogans rabâchés. De la part de l’orateur, pas assez d’improvisation, pas assez de singularité. Le militant applaudit bien quand il faut, le journaliste note bien consciencieusement dans son calepin.

Appelez Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’Etat de Bill Clinton, et tout cette machine bien huilée vole en éclat. Là voilà qui débarque énergiquement ce jeudi dans la petite salle (sur le campus de Missouri University), attrape le micro du haut de ses trois pommes, se tient debout à côté du pupitre plutôt que sagement derrière, et commence son show, sous les applaudissement chaleureux de l’audience.

Faussement modeste, elle nous remercie de savoir qui elle est. Et de raconter avec aplomb sa drôle d’anecdote survenue récemment lorsqu’un agent de sécurité, ne l’ayant pas reconnue, ne la laissait pas entrer dans la salle où son discours de soutien à Barack Obama était attendu. « Oh my god it’s you« , s’était-il exclamé quand Madeleine Albright avait enfin lâché son nom. L’agent, d’origine bosniaque, avait alors exprimé de l’admiration pour son action en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990. « Mais, que se passe-t-il au juste ici aujourd’hui ? » lui demandait-elle. « Oh, vous savez, j’ai été secrétaire d’Etat, alors on me sollicite pour soutenir un candidat« . « Ah, secrétaire d’Etat ! De Bosnie ? » Fou rire général dans la salle.

En fait, on a beaucoup ri pendant les 45 minutes d’intervention de Madeleine Albright. Venue soutenir Barack Obama, elle a multiplié les blagues de politique étrangère, son dada.

« Le monde est en pagaille, euh.. c’est un terme diplomatique »

« Le président Poutine, oh pardon, le Premier ministre Poutine »

« J’ai travaillé avec Bill Clinton… qui lisait beaucoup lui »

« Toute ma vie, j’ai été une experte de l’URSS. Quand je regarde ma bibliothèque je me dis, ah en fait je faisais de l’archéologie ! »

« Pour moi, la diplomatie c’est comme une partie de billards, il y a beaucoup d’imprévus sur la table.. Enfin, bien qu’un étudiant chinois en classe me certifie qu’il n’y a aucun imprévu au billard, euh.. pas comme je le vois joué autour de moi ! »

« Un président sûr de lui c’est quelqu’un qui ne sait même pas ce qu’il ne sait pas »

A un homme qui lui demande les qualités nécessaires pour considérer un candidat expérimenté en politique étrangère, elle répond du tac-au-tac : « Avoir un passeport ! » (ndlr, Sarah Palin, colistière de John McCain, n’en serait détentrice que depuis l’an dernier)

Les blagues étaient peut-être parfaitement rodées et prévues comme du billard chinois. Mais qu’importe. Le fait est que, cette fois, on a enfin pensé au besoin vital de rire du militant et du journaliste. Du fond du coeur, merci Madeleine pour ta gouaille.

Gens de Columbia, MO

Ce blog s’enrichit d’une nouvelle page ! Je publie dans « GALERIE » (onglet en haut à droite) les photos que je prends pour mon cours de photojournalisme ici à Columbia, à l’Université du Missouri. Conseils et avis sont les bienvenus.

Il était une fois… Sarah Palin

Mercredi soir, je faisais mon jogging sur un tapis roulant de la salle de gym, le regard fixé vers l’écran de télé où CNN commentait l’arrivée de Sarah Palin à l’aéroport de Fairbanks, en Alaska. C’était le grand retour à la maison de la candidate à la vice-présidence après la convention républicaine de Saint-Paul et quelques meetings dans le pays avec son colistier John McCain. C’était la première fois que Sarah Palin rentrait chez elle depuis son accession au rang de nouvelle star des Etats-Unis. Et donc, elle était attendue de pied ferme. La foule se pressait sur le tarmac, chantant « Sarah », cette héroïne qui allait enfin sortir la (faible) population d’Alaska de l’indifférence générale. Et CNN de rappeler en boucle, avant que l’avion n’aterrisse, comme cet instant était historique dans la vie politique américaine. Au point que le suspens devenait haletant : je ne pouvais plus décrocher mon regard de l’écran,

La veille, je courais sur le même tapis, les yeux fixés vers le même écran. Les commentateurs politiques se succédaient sur CNN et ils n’avaient qu’un seul nom à la bouche, décliné à toutes les sauces : Sarah Palin. L’effet Palin, le phénomène Palin, le mystère Palin. L’impressionnant come back (sondages prometteurs, moral en hausse…) des Républicains dans la campagne depuis sa nomination. Sa biographie digne d’un film hollywoodien (concours de beauté, compétitions de basketball…) passée au peigne fin par une presse qui commençait à manquer de sujets sur la présidentielle. Les interrogations qu’elle suscite sur des sujets controversés (avortement, créationnisme) pour lesquels elle ne s’est pas encore clairement expliquée. On ne parlait que de Sarah Palin ce soir-là. Comme la veille. Et comme le lendemain.

Sarah Palin (Photo : AP)

En fait, on ne parle plus que de Sarah Palin ici. Elle fait la une des journaux, des magazines. Newsweek titrait récemment sur une nouvelle science, la « Palinologie ». En quelques jours, elle est devenue le phénomène médiatique de la rentrée. Elle a ringardisé Barack Obama, qui semble pris de court, ne sachant plus comment attirer l’attention qu’on lui a généreusement porté pendant 18 mois, s’emmêlant les pieds dans des histoires de cochon et de rouge à lèvres. Elle a éclipsé Joe Biden, qui paraît bien fade, voire transparent, loin de sa réputation de boute-en-train.

On dirait que Sarah Palin est candidate à la Maison Blanche. John McCain lui-même semble relégué au second plan. Mais il se frotte les mains, relançant habilement une campagne qui n’inspirait pas les Républicains. Choisir Sarah Palin comme colistière était un pari audacieux, il s’avère payant. Les Américains aiment se raconter des histoires « bigger than life », en voilà une sur mesure. Une mère courage venue du grand froid qui élève 5 enfants, dont le dernier atteint d’une maladie génétique. Une femme battante qui chasse le caribou, fait plier les barons locaux et s’impose comme gouverneur de l’Alaska à la surprise générale. Une conservatrice qui travaille d’arrache-pied pour restaurer la morale, sa morale, en politique. Tous les ingrédients d’une « success story » improbable sont réunis. Improbable, mais pas impossible. Scénario à suivre, donc.