12ème : Michèle Blumenthal, l’anti-star qui fait la nique à la « politique-spectacle »

//mairie12.paris.fr/repository/N61/N617379757/N1972341214.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.59% au second tour ! Michèle Blumenthal (maire sortante PS du 12ème) est donnée largement gagnante face à Jean-Marie Cavada (UMP) et Corinne Lepage (Modem) selon un sondage publié cette semaine (voir le post de Julien). Pourtant, c’est un euphémisme de dire qu’elle ne fait rien pour tirer la couverture (médiatique) vers elle. Il faut voir la moue qu’elle fait (pour ne pas dire la tronche qu’elle tire) quand, à la sortie de son meeting de présentation du projet pour le 12ème ce jeudi 31 janvier, MuniParis lui demande une courte interview. Chaque question semble lui infliger une immense souffrance. A chaque réponse balbutiée maladroitement, ce même regard désemparé, ces bras qui lui tombent lourdement, cette envie d’en finir au plus vite. Michèle Blumenthal ne dit rien à la presse, s’enfuie devant les micros tendus. D’ailleurs les médias, elle s’en fiche. Alors MuniParis… (bon, quand même, son site de campagne renvoie fièrement vers nos posts publiés ici, son attachée de presse fait du bon boulot).

« Elle parle des crottes de chien avec une aisance troublante ! »

Les ambitieux peuvent dormir tranquille : il ne fait pas de doute que Michèle Blumenthal n’a aucune visée plus large que le 12ème. Avec elle, on a affaire à du local, du vrai. Née à Roubaix (origines nordistes que laisse trahir son apparence « dure comme un roc »), elle vit dans l’arrondissement depuis 30 ans et rien ne l’intéresse d’autre que le 12ème. Répondre sur les marchés aux préoccupations quotidiennes des habitants, c’est son dada ! « Ma stratégie de campagne, c’est d’être au plus près des gens« , affirme-t-elle, croyant offrir au journaliste un scoop. « Stratégie », un bien grand mot au fond pour celle qui ne fait qu’être elle-même. Incapable de tenir son auditoire sur des questions de politique parisienne générale, elle excelle à apporter des solutions concrètes sur chaque carré de trottoir. Elie Cohen, économiste, qui a participé à l’une de ses réunions-débats sur l’innovation (voir précédent post), ironise en privé : « Elle parle des crottes de chien avec une aisance troublante ! »

Plus étonnant encore, son détachement non feint quant à ses poids-lourds d’adversaires que forme le ticket Cavada/Lagarde. Là aussi, ça lui passe franchement par-dessus la tête. C’est tout juste si elle a entendu parler d’eux : « Je ne sais pas pour les autres. Ca doit être des visions différentes des choses« . Point. Merci Michèle ! Il est amusant d’imaginer comme l’UMP doit être sur les nerfs de constater, qu’après des semaines d’analyse stratégique pour choisir les candidats estimés les plus « pros » pour arracher l’arrondissement-clé à la gauche, Blumenthal avance, solide comme un bloc, sans même s’en apercevoir.

D’autant que l’UMP s’est déjà cassée les dents aux dernières législatives dans le 12ème avec le parachutage raté du médiatique avocat Arno Klarsfeld. « C’est caricatural de la politique-spectacle dont plus personne ne veut » commente Alexis Corbière, adjoint à l’éducation pour le 12ème. « Je ne pense pas que Cavada ait envie de se cogner le boulot au quotidien de construction de logements, c’est pas son truc, ça se voit à quel point ce type n’est pas fait pour être maire, ça en devient grotesque« . Alors que Michèle, elle… « Que Michèle n’ait pas la carrure pour animer une émission de télé en prime time, aucun doute, mais Michèle à la carrure pour être la maire du 12ème« , ajoute Alexis Corbière.

En attendant, Cavada est un sujet inépuisable qui fait beaucoup rire dans les meetings du PS. Manifestement peu présent pendant cette campagne (il n’y a qu’à voir la difficulté à le rencontrer), l’ancien journaliste est décrit comme cet « homme à l’écharpe bleue que l’on croise parfois le dimanche au marché » et que les vieilles dames confondent avec Jacques Chancel. Pas de doute, on ne confondra pas Michèle Blumenthal avec Anne Sinclair.

Agent RATP perdue chez Kafka

Conductrice de métro sur la ligne 13 à Paris, Danièle Moy a suivi la grève conduite à la RATP en novembre dernier contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. Effrayée par l’Etat et, plus largement, tout ce qui ressemble au pouvoir, elle s’insurge contre ses conditions de travail et le traitement par les médias du mouvement social.

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« Ah, vous êtes étudiant en journalisme ! Et on vous apprend quoi à l’école ? A faire de la propagande pro-Sarko ? ». Au téléphone, déjà, Danièle Moy exprime vivement sa colère contre « le matraquage médiatique anti-grève » lors des conflits sociaux à la RATP et la SNCF en novembre dernier. Elle parvient finalement à un rendez-vous à Châtillon (Hauts-de-Seine), terminus de la ligne 13 du métro parisien qu’elle conduit depuis sept ans. Une petite femme nerveuse et souriante de 52 ans apparaît à l’embouchure de la station. « Je fais une exception pour vous ! J’ai refusé la venue d’un journaliste dans ma cabine, pendant mon service. J’en ai entendu un dire à la télé que conducteur de métro, c’était juste appuyer sur un bouton ».

En réponse, Danièle Moy énumère les conditions pénibles dans lesquelles elle travaille. Les horaires décalés qui s’enchaînent, tôt le matin puis tard le soir, le travail les weekends et jours fériés, l’obscurité des tunnels, le bruit incessant et la poussière respirée l’ont fatiguée. « Je souffre de problèmes de dos, je dors mal et mes os sont usés. Voilà la réalité ». Si, après 23 années de carrière à la RATP, elle a atteint l’échelon maximum de salaire (2.400 euros brut mensuels), son environnement de travail, selon elle, ne cesse de se détériorer au fur et à mesure que s’accentue la pression exercée par la direction, soucieuse de meilleure productivité. « J’ai l’image en tête d’un mec avec un gros fouet qui parfois ne nous autorise même pas à aller aux toilettes entre deux trajets. C’est de l’esclavage moderne ! ».

« Je me suis faite arnarquer sur les termes du contrat !« 

Danièle Moy a logiquement cessé le travail pendant les neuf jours de grève. Sa revendication est à la fois simple et vaste. « Quand je suis entrée à la RATP, on m’a informée sur les conditions de travail tout en m’offrant, en contrepartie, la garantie de ne cotiser que 37 ans et demi à la caisse des retraites ou de cesser l’activité plus tôt avec une décote de 2%. Aujourd’hui, on veut revenir dessus : je me suis faite arnaquer sur les termes du contrat ! ». Elle balaye d’un revers de la main les arguments répétés en boucle, statistiques à l’appui, sur l’inversion du rapport entre actifs et retraités liée à l’évolution démographique. « C’est faux, évidemment ! L’Etat a les moyens de financer ces régimes spéciaux, nous ne sommes pas si nombreux ! La RATP et la SNCF servent de boucs émissaires aux projets personnels de Sarko ».

Contestataire, Danièle Moy n’a pourtant jamais été syndiquée. Certes, elle se sent idéologiquement proche de la CGT. « Mais je suis un électron libre, j’aime mon indépendance. Et puis, les syndicats sont là pour faire passer les décisions de la direction. Ils ne représentent pas la base, trop occupés à des batailles d’ego ». Danièle Moy a ainsi réfléchi à l’idée de déposer, seule, une plainte contre la RATP pour « escroquerie à l’embauche », avec l’espoir de fédérer un mouvement autour d’elle, hors syndicats. « Mais ce n’est pas si simple », reconnaît-elle. Son compagnon, agent de manœuvre la nuit à la Régie, vit sur la même longueur d’ondes. « Il s’apprête à subir son deuxième reclassement, à cause de suppressions de postes aux aiguillages. Ce boulot, on va demander aux conducteurs de le faire eux-mêmes. C’est une régression sociale ! ».

« On savait qu’on ne ferait pas plier le gouvernement« 

La reprise du travail sur fond de « négociations insignifiantes » entre syndicats, entreprises et gouvernement laisse un goût amer à Danièle Moy. « Je ressens une immense frustration. Cela dit, contrairement à 1995, on savait qu’on ne ferait pas plier le gouvernement ». Son action n’a pas été comprise auprès de l’opinion ? Elle n’hésite pas à employer les grands mots pour décrire sa déception et sa révolte. « Je suis effrayée de voir comme les gens sont lobotomisés, perdent leur esprit critique. Ils ne se rendent même pas compte qu’on vit une forme de dictature depuis l’arrivée au pouvoir de Sarko ». Celle qui n’a pas voté à la dernière présidentielle reconnaît avoir une « peur bleue » de l’Etat et ses « grosses institutions manipulatrices ». « Avec ce gouvernement totalitaire, les années noires sont à venir. Je sens s’installer une atmosphère kafkaïenne. Enfin, je suis peut-être parano ». Anarchiste, plutôt ? « Anarchiste, d’accord, mais avec des règles ! ».

Lorsqu’on demande à Danièle Moy si elle a transmis sa rage à son fils de 19 ans, elle s’arrête net, pousse un soupir et lance un sourire ironique. « Il veut entrer à l’armée ! J’ai dû rater quelque chose… ».

Ahmed Benchemsi, fils spirituel de Servan Schreiber

Fondateur du journal marocain francophone indépendant Tel Quel, Ahmed Benchemsi a l’allure d’un jeune patron de presse qui dirige avec engouement son équipe de rédaction. Si sa liberté de ton lui attire parfois des ennuis dans un pays où les médias restent encore étroitement controlés par la monarchie, cela n’empêche pas Ahmed Benchemsi de poursuivre sa volonté de décrire chaque semaine « le Maroc tel qu’il est« .

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Un jeune homme mince et de petite taille s’agite dans la salle de rédaction des hebdomadaires marocains Tel Quel (francophone, 22 000 exemplaires) et Nichane (arabophone, 20 000 exemplaires), située à deux pas de l’Ancienne Médina, à Casablanca. Ahmed Benchemsi, énergique directeur de rédaction et de publication, l’œil rieur et la mine complice, arbore un air juvénile qui ne laisse rien paraître de ses trente-trois ans.

Pourtant, le journaliste n’a rien d’un débutant. La naissance de Tel Quel en 2001 a installé Ahmed Benchemsi parmi la génération montante des journalistes indépendants et entreprenants de l’ère Mohammed VI. Comme la plupart de ses confrères, il est arrivé au journalisme « par accident », à force de croiser les rédacteurs d’un magazine dans l’immeuble où il travaillait comme publicitaire. Et a su s’engager dans la voie qui s’ouvrait avec le décès d’Hassan II, en 1999, après quatre décennies de répression des libertés. « A cette époque, je réfléchissais à émigrer aux Etats-Unis, tant mes perspectives de carrière paraissaient bouchées. La mort d’Hassan II m’a fait l’effet d’un verrou qui saute. L’évidence était que je reste au Maroc ».

Etudiant, Ahmed Benchemsi avait déjà pris la tangente. A l’image de la ville qui l’a vu grandir, Casablanca, capitale économique du pays, Ahmed Benchemsi ne tient pas en place et part en France suivre une maîtrise d’économie à la Sorbonne. Quelques années plus tard, après un bref retour au pays pour affiner sa plume dans un magazine culturel, expérience qui ne le convainc qu’à moitié, il retourne à Paris s’inscrire en troisième cycle à Sciences Po. Ses études contribuent à affûter son sens critique et sa « passion » pour la politique. Désormais, c’est certain, en tant qu’observateur, c’est la chose publique qui l’anime.

« Servan Schreiber a été mon gourou, mon maître à penser et La Vie économique, mon école de journalisme »

Sa rencontre au milieu des années 1990 avec Jean-Louis Servan Schreiber sera à cet égard déterminante. Le célèbre patron de presse français souhaite diversifier son activité et s’investir dans un journal marocain à forte tonalité politique et économique. La Vie économique est le défi jeté par Servan Schreiber, qui veut faire de cet hebdomadaire indépendant une référence dans le paysage médiatique marocain. En contribuant à lancer Ahmed Benchemsi, il lui transmet la rigueur dans le traitement journalistique mais également l’esprit d’innovation, le goût pour l’entreprise. « La Vie économique a été mon école de journalisme, et Servan Schreiber mon gourou, mon maître à penser. C’est un véritable visionnaire pour qui j’ai un respect infini » confesse Ahmed Benchemsi.

A la manière du fondateur de L’Expansion, Ahmed Benchemsi, n’a de cesse de vouloir révolutionner la presse marocaine, inventer de nouveaux formats. Après six mois de démarchages auprès d’investisseurs privés pour réunir le capital, auquel participe Jean-Louis Servan Schreiber, il lance Tel Quel, important au Maroc le concept du newsmagazine à l’occidentale. « Benchemsi est plus un patron de presse qu’un journaliste, et par ailleurs un très bon éditorialiste », dit de lui une ancienne rédactrice de Libération spécialiste du Maghreb qui a noué avec lui d’excellents rapports professionnels. Un « patron de choc », qui dirige de main de maître son équipe de rédaction, décide vite, prend des initiatives, n’a pas peur de trancher. « C’est lui le chef ! Quand vous voulez savoir quelque chose sur Tel Quel, c’est lui que vous voyez, et lui seul », raconte la journaliste qui eut l’idée d’un numéro spécial de Libération en collaboration avec l’hebdomadaire lors des élections législatives marocaines en septembre dernier.

Au sein de la rédaction, Ahmed Benchemsi suscite l’admiration. « C’est un grand professionnel, enthousiaste et passionné, qui assume ses choix », juge Sanaa El Aji, journaliste à Nichane, équivalent arabophone de Tel Quel créé en 2006 suite au succès de l’équipe francophone. Elle tient également à rappeler l’attitude de son directeur alors qu’elle était poursuivie par la justice après avoir signé un dossier sur les blagues prisées des Marocains se moquant de la monarchie et de l’islam. « En plus de gérer les aspects juridiques, Ahmed a été très présent sur le plan amical. C’est la personne qui m’a le plus soutenue. Il m’appelait chaque fois que je craquais. Je lui en serai toujours reconnaissante ».

« Les lignes rouges sont plus floues aujourd’hui. Les dictatures sont toujours plus claires que les régimes en transition ! »

Les procès, Ahmed Benchemsi connaît. Même si Mohammed VI a considérablement libéralisé le régime et étendu la liberté d’expression, certains sujets, à commencer par la monarchie, restent sensibles et sujets à poursuites. Plusieurs fois condamné, le journaliste continue cependant à contourner les codes, tester les limites. « Les lignes rouges sont aujourd’hui beaucoup plus floues que sous Hassan II. C’est une règle : les dictatures sont toujours plus claires que les régimes en transition ! Alors, il faut tenter et voir si ça passe ». C’est ainsi que Tel Quel a pu sans encombre enquêter sur le salaire du roi, alors que ce dernier n’a pas supporté qu’Ahmed Benchemsi emploie l’arabe dialectal pour s’adresser à lui dans un éditorial de Nichane publié l’été dernier. Poursuivi pour « manquement au respect dû à la personne du roi », Ahmed Benchemsi risque aujourd’hui jusqu’à cinq ans de prison. Son procès, sans cesse repoussé, ne semble pas l’affoler. « Cette affaire est une blague ! Ma dernière audience a duré trente secondes. Je ne crois pas être mis en prison, ce serait mauvais pour l’image du Maroc et de la monarchie ».

Pour autant, Ahmed Benchemsi refuse de se poser en opposant systématique au régime. « Plus qu’un militant au sens classique du terme, c’est surtout un immense pragmatique, un vrai libéral qui avance dans l’espace qu’il a, jamais de façon frontale ni violente. En cela, il est emblématique du Maroc, pays de la modération », explique sa consoeur de Libération. C’est donc tout naturellement qu’Ahmed Benchemsi nourrit l’ambition de décrire chaque semaine « le Maroc tel qu’il est », leitmotiv de Tel Quel. « Je veux rendre compte de l’évolution rapide de mon pays, de ses contradictions, ce qui suppose de sortir du manichéisme. Je ne vis pas Tel Quel et Nichane comme des contre-pouvoirs mais comme des révélateurs de la société marocaine ». Sanaa El Aji confirme : « Il refuse tout populisme, prend beaucoup de recul et pèse toujours les pour et les contre ».

Star dans son journal, véritable boule de nerf, jeune patron à succès, Ahmed Benchemsi, a parfois le défaut d’être un peu trop sûr de lui. « Il a un côté « j’écoute pas beaucoup », souvent persuadé d’avoir raison. Bref, il se prend pour Ahmed Benchemsi ! », s’amuse la journaliste française. « La filiation spirituelle avec Servan Schreiber n’est certainement pas anodine… ».