Un McCain sauce barbecue, please

Quand John McCain vient en tournée électorale à Columbia, Missouri, il évite soigneusement le centre-ville, rempli de jeunes Démocrates. Où s’arrête-t-il alors ? Sur la zone commerciale, entre deux voies rapides, accessible seulement en voiture. Et que fait-il ? Il prend un lunch très informel avec des chefs de petites entreprises locales dans le « restaurant » le plus glauque de la zone, le simplement nommé « Buckingham Smokehouse Bar-B-Q« . La table à la fenêtre avec sa banquette rouge sera par-faite. Au menu, des gros haricots et du « coleslaw » (salade à base de chou cru). La sauce barbecue, bien sûr, est sur la table, avec ketchup et mayo. Faites pas trop gras, après je lutte pour perdre mon embonpoint.

Le cochon de Buckingham

Katie Fudge, la jeune employée de 20 ans qui a eu l’honneur de servir le candidat lundi dernier, a confié au journal local, le Columbia Missourian, qu’elle était un peu nerveuse mais que John McCain avait été « très, très sympathique » et qu’il s’était conduit comme une personne tout à fait normale. « Je n’ai pas eu l’occasion de lui parler beaucoup », a-t-elle admis. Elle s’est dit moins excitée que son grand-père quand il apprit la nouvelle, lui qui a servi l’armée américaine en Corée sous les ordres de McCain père. On le comprend. Le patron du resto n’avait pas grand chose à dire non plus, si ce n’est qu’il reconnaissait avoir nourri ce jour-là « des gens plus intéressants que d’habitude« . Les habitués de « Buckingham Smokehouse Bar-B-Q » apprécieront.

John McCain, au salut très bushien

Les 150 supporters de John McCain qui attendaient, pancartes à la main, le candidat à la sortie de son festin, n’ont pas été déçus. Ils ont vu leur héros 2 minutes 30, le temps qu’il regagne sa voiture. Les plus chanceux sont parvenus à lui serrer la main, parfaitement propre. Debbie Jones, employée dans une compagnie d’assurance, n’a pu qu’effleurer son bras mais ah qu’elle était contente. Elle reste très optimiste sur l’issue du scrutin et d’ailleurs, elle ne croit pas du tout aux sondages qui donnent Barack Obama gagnant. N’ayant elle-même jamais été sondée, elle se demande qui sont les gens interrogés et où on est allé les chercher. « Ils peuvent très bien dire qu’ils sondent et en fait inventer les chiffres ». A Buckingham, rien n’était inventé. On était dans le vrai du Midwest.

Debbie Jones, à l’endroit

Photos : Mélissa Bounoua

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Noirs en eaux troubles

Trouble the Water Movie Poster

Tout Missouri qu’est Columbia, la ville du Midwest américain accueille chaque année Citizen Jane, un audacieux festival de film de femmes réalisatrices (un peu comme à Créteil, en petite couronne parisienne). A moins de trois semaines de la présidentielle, le film qui faisait l’ouverture cette année était on ne peut plus politique. « Trouble The Water » de Tia Lessin and Carl Deal (ce sont les producteurs de Michael Moore et Carl n’est étonnamment pas une femme) est un documentaire sur les ravages de l’ouragan Katrina qui dévasta la Nouvelle-Orléans, Louisiane, en septembre 2005.

On se souvient de la désastreuse gestion de la catastrophe par l’administration Bush qui contribua largement à l’impopularité grandissante du président lors de son second mandat. Le documentaire, qui a reçu le Grand Prix du Jury à Sundance (festival du film américain indépendant) est une démonstration puissante de l’abandon d’une population par son gouvernement dans le pays le plus riche de la planète. Il adopte un point de vue original, celui des victimes de la catastrophe qui, armées de leur petite caméra DV, filment et témoignent en direct de ce qu’il se passe. Le documentaire reprend en effet de longues séquences réalisées par deux vidéastes amateurs, impressionnants d’énergie et de conscience citoyenne. L’image est souvent laide, la caméra tremble beaucoup, mais cela n’a que peu d’importance ; au contraire, le procédé accentue l’idée du chaos qui s’empare de la ville et de ses habitants laissés à eux-mêmes. Par moment, on se prend à croire que l’on est face à un reportage désolant sur un pays pauvre d’Afrique.

Cette impression est accentuée par le fait que les victimes de Katrina sont noires et cela bien sûr prend toute son importance aujourd’hui, quand la question raciale revient au coeur des commentaires politiques à quelques jours de la possible (et probable) accession d’un candidat métis (donc noir dans l’imaginaire américain) à la Maison Blanche. « Ce n’est pas sur un ouragan. C’est sur l’Amérique » prévient l’affiche du film. Alors que les relents racistes sont réactivés par des Républicains peu scrupuleux qui sentent venir une défaite historique dans les urnes et que les analystes tentent de mesurer la part des Blancs qui affirment par bonne conscience aux sondeurs qu’ils soutiennent Barack Obama mais qui voteront John McCain, « Trouble The Water » rappelle que le rêve d’Amérique post-raciale n’est pas encore d’actualité. Dans le film, une femme en pleine détresse fait le terrible constat de ne pas avoir de gouvernement et refuse que son fils parte rejoindre l’armée pour servir un pays qui les ignore. Propos très fortement applaudis dans la salle, quasi-unanimement blanche. L’Amérique prise en flag de non patriotisme. Le malaise était palpable.

Paradoxalement, c’est quand le film prétend traiter les carences des systèmes éducatif, social et pénitentiaire en Louisiane qu’il échoue. Le propos reste un peu trop en surface malgré toutes les bonnes intentions répétées par Tia Lessin lors du débat après la projection. Au fond, le film par lui-même dit beaucoup sur les Etats-Unis mais est affaibli par ses réalisateurs qui le transforment maladroitement en exposé anti-Bush. On en retiendra quand même l’essentiel : le cri de colère d’une population qui devrait se déplacer massivement aux urnes le 4 novembre pour se faire enfin entendre.

Madeleine Albright, pour rire

D’habitude, pendant les meetings politiques et autres « réunions publiques », vient nécessairement le moment où on s’ennuie, de gentiment à ferme. Au micro, trop de formules faciles, trop de slogans rabâchés. De la part de l’orateur, pas assez d’improvisation, pas assez de singularité. Le militant applaudit bien quand il faut, le journaliste note bien consciencieusement dans son calepin.

Appelez Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’Etat de Bill Clinton, et tout cette machine bien huilée vole en éclat. Là voilà qui débarque énergiquement ce jeudi dans la petite salle (sur le campus de Missouri University), attrape le micro du haut de ses trois pommes, se tient debout à côté du pupitre plutôt que sagement derrière, et commence son show, sous les applaudissement chaleureux de l’audience.

Faussement modeste, elle nous remercie de savoir qui elle est. Et de raconter avec aplomb sa drôle d’anecdote survenue récemment lorsqu’un agent de sécurité, ne l’ayant pas reconnue, ne la laissait pas entrer dans la salle où son discours de soutien à Barack Obama était attendu. « Oh my god it’s you« , s’était-il exclamé quand Madeleine Albright avait enfin lâché son nom. L’agent, d’origine bosniaque, avait alors exprimé de l’admiration pour son action en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990. « Mais, que se passe-t-il au juste ici aujourd’hui ? » lui demandait-elle. « Oh, vous savez, j’ai été secrétaire d’Etat, alors on me sollicite pour soutenir un candidat« . « Ah, secrétaire d’Etat ! De Bosnie ? » Fou rire général dans la salle.

En fait, on a beaucoup ri pendant les 45 minutes d’intervention de Madeleine Albright. Venue soutenir Barack Obama, elle a multiplié les blagues de politique étrangère, son dada.

« Le monde est en pagaille, euh.. c’est un terme diplomatique »

« Le président Poutine, oh pardon, le Premier ministre Poutine »

« J’ai travaillé avec Bill Clinton… qui lisait beaucoup lui »

« Toute ma vie, j’ai été une experte de l’URSS. Quand je regarde ma bibliothèque je me dis, ah en fait je faisais de l’archéologie ! »

« Pour moi, la diplomatie c’est comme une partie de billards, il y a beaucoup d’imprévus sur la table.. Enfin, bien qu’un étudiant chinois en classe me certifie qu’il n’y a aucun imprévu au billard, euh.. pas comme je le vois joué autour de moi ! »

« Un président sûr de lui c’est quelqu’un qui ne sait même pas ce qu’il ne sait pas »

A un homme qui lui demande les qualités nécessaires pour considérer un candidat expérimenté en politique étrangère, elle répond du tac-au-tac : « Avoir un passeport ! » (ndlr, Sarah Palin, colistière de John McCain, n’en serait détentrice que depuis l’an dernier)

Les blagues étaient peut-être parfaitement rodées et prévues comme du billard chinois. Mais qu’importe. Le fait est que, cette fois, on a enfin pensé au besoin vital de rire du militant et du journaliste. Du fond du coeur, merci Madeleine pour ta gouaille.

Il était une fois… Sarah Palin

Mercredi soir, je faisais mon jogging sur un tapis roulant de la salle de gym, le regard fixé vers l’écran de télé où CNN commentait l’arrivée de Sarah Palin à l’aéroport de Fairbanks, en Alaska. C’était le grand retour à la maison de la candidate à la vice-présidence après la convention républicaine de Saint-Paul et quelques meetings dans le pays avec son colistier John McCain. C’était la première fois que Sarah Palin rentrait chez elle depuis son accession au rang de nouvelle star des Etats-Unis. Et donc, elle était attendue de pied ferme. La foule se pressait sur le tarmac, chantant « Sarah », cette héroïne qui allait enfin sortir la (faible) population d’Alaska de l’indifférence générale. Et CNN de rappeler en boucle, avant que l’avion n’aterrisse, comme cet instant était historique dans la vie politique américaine. Au point que le suspens devenait haletant : je ne pouvais plus décrocher mon regard de l’écran,

La veille, je courais sur le même tapis, les yeux fixés vers le même écran. Les commentateurs politiques se succédaient sur CNN et ils n’avaient qu’un seul nom à la bouche, décliné à toutes les sauces : Sarah Palin. L’effet Palin, le phénomène Palin, le mystère Palin. L’impressionnant come back (sondages prometteurs, moral en hausse…) des Républicains dans la campagne depuis sa nomination. Sa biographie digne d’un film hollywoodien (concours de beauté, compétitions de basketball…) passée au peigne fin par une presse qui commençait à manquer de sujets sur la présidentielle. Les interrogations qu’elle suscite sur des sujets controversés (avortement, créationnisme) pour lesquels elle ne s’est pas encore clairement expliquée. On ne parlait que de Sarah Palin ce soir-là. Comme la veille. Et comme le lendemain.

Sarah Palin (Photo : AP)

En fait, on ne parle plus que de Sarah Palin ici. Elle fait la une des journaux, des magazines. Newsweek titrait récemment sur une nouvelle science, la « Palinologie ». En quelques jours, elle est devenue le phénomène médiatique de la rentrée. Elle a ringardisé Barack Obama, qui semble pris de court, ne sachant plus comment attirer l’attention qu’on lui a généreusement porté pendant 18 mois, s’emmêlant les pieds dans des histoires de cochon et de rouge à lèvres. Elle a éclipsé Joe Biden, qui paraît bien fade, voire transparent, loin de sa réputation de boute-en-train.

On dirait que Sarah Palin est candidate à la Maison Blanche. John McCain lui-même semble relégué au second plan. Mais il se frotte les mains, relançant habilement une campagne qui n’inspirait pas les Républicains. Choisir Sarah Palin comme colistière était un pari audacieux, il s’avère payant. Les Américains aiment se raconter des histoires « bigger than life », en voilà une sur mesure. Une mère courage venue du grand froid qui élève 5 enfants, dont le dernier atteint d’une maladie génétique. Une femme battante qui chasse le caribou, fait plier les barons locaux et s’impose comme gouverneur de l’Alaska à la surprise générale. Une conservatrice qui travaille d’arrache-pied pour restaurer la morale, sa morale, en politique. Tous les ingrédients d’une « success story » improbable sont réunis. Improbable, mais pas impossible. Scénario à suivre, donc.

Des jeunes gens bien sous tous rapports

Chouette ! La semaine politique se réveille à Europe 1 ce jeudi 1er mai à l’occasion du traditionnel défilé du Front National à Paris et du discours de son chef, Jean-Marie Le Pen. Me voilà donc chargé par la rédac’ de recueillir les propos de jeunes militants et sympathisants frontistes sur les perspectives d’avenir du FN, suite aux propos controversés réitérés de Jean-Marie Le Pen sur le « détail » des chambres à gaz (interview vendredi dernier dans le magazine « Bretons » qui s’offre là un joli coup de pub). On m’avait averti des possibles dérapages violents de manifestants à l’encontre des journalistes. L’an dernier, une consoeur de la station s’était fait violemment bousculer dans le cortège. Prudence et vigilance, donc !

Pourtant, je n’ai eu aucun mal à approcher les jeunes militants. Bien sûr, il y avait des crânes rasés au regard repoussant. Des refus catégoriques de s’exprimer au micro d’un reporter. Mais ce qui m’a frappé c’est au contraire la « normalité » de l’immense majorité des jeunes qui m’ont parlé. Des gens élégants, souriants et polis. Violents dans leurs convictions voire dans leur propos (« deux ans sur des milliers d’années, oui j’appelle ça un détail de l’histoire« , entendu à propos des chambres à gaz) mais très calmes dans la discussion. Et loin d’être cons. Oui, en apparence, ils auraient pu être mes potes. Voire des flirts. Jolies filles, beaux garçons, bourrés de charme.

Au fond, c’est peut-être ça, le plus triste dans ce cortège du 1er mai. Comment ces jeunes gens à l’apparence fréquentable ont pu perdre toute espérance pour trouver refuge dans les valeurs de haine pronées par le Front national ? On le sait, c’est quand il devient banal que le mal est le plus dangereux. Car il est facile de tomber dans le panneau en donnant à ces jeunes gens le bon Dieu sans confession.

Au zoo de Vincennes, euh… à l’Assemblée nationale

C’est l’exercice obligé du mardi après-midi pour le service politique de toute rédaction consciencieuse : la séance des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale. Bien que le déplacement prenne l’allure d’une corvée pour le journaliste d’Europe 1 que je suis invité à suivre ce jour-là, j’étais très excité à l’idée de fouler la fameuse salle des 4 colonnes où la presse rencontre l’amusante faune des parlementaires.

2 colonnes sur 4, c’est déjà pas mal

Faune, oui, c’est l’impression que donne l’observation de l’hémicycle depuis les hauteurs des tribunes de presse que j’ai empruntées. L’arrivée du président de l’Assemblée a beau s’accompagner des roulements de tambours et des saluts des gardes républicains, à l’intérieur, point de politesse et d’élégance parmi les députés. Ca se lance des noms d’oiseaux (combien de « Ta gueule ! » lâchés en 1h30 ?), ça siffle, ça applaudit aussi, mais d’applaudissements frénétiques, destinés à soutenir son poulain et intimider l’adversaire. Contrairement aux images à la télé où on croit voir un ministre répondre à une assemblée relativement attentive, un brouhaha persistant vient polluer les débats. Et que dire des va-et-vient incessants des parlementaires (Jean Tiberi qui arrive très en retard, s’asseoit à côté de Dominique Perben qui en profite pour se décaler, alors que Jean-François Copé sort passer un coup de fil), des mots échangés au voisin, des pages politiques du « Monde » grandes ouvertes sur les tablettes, des SMS rédigés… On savait les représentants de la nation indisciplinés, mais le spectacle reste surprenant !…

Dans ce zoo politique, un débat parvient à capter un peu plus l’attention, le RSA, revenu de solidarité active, que Laurent Fabius, malin comme un singe, transforme ironiquement en « revenu de solidarité absente » aux oreilles du Haut Commissaire Martin Hirsch, qui excelle à défendre son bébé. Echange musclé entre le gouvernement et l’opposition socialiste, le premier se vantant de mettre enfin en place le RSA quand la gauche n’en fait qu’un « sujet de colloque », la seconde s’interrogeant sur le coût (prononcé avec coquetterie « coûte » par Laurent Fabius) et accusant l’exécutif de vouloir couper dans la prime pour l’emploi (PPE) pour financer le RSA, en gros de « déshabiller Pierre pour habiller Paul » selon le mot d’Arnaud Montebourg, animal politique en parade.

Enfin, pas de quoi fouetter un chat, la routine quoi, d’ailleurs les médias plient bagage avec la mine de ceux qui rentrent, un mardi de plus, bredouilles du safari

fais pas la tronche, ça viendra…

Quand l' »humanisme » légitime le néocolonialisme

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Edifiant numéro du magazine « Pièces à conviction« , diffusé dimanche soir (6 janvier) sur France 3, consacré à la catastrophique « opération humanitaire » menée par l’Arche de Zoé au Tchad à l’automne dernier. A la vision du document réalisé par la journaliste Marie-Agnès Pèleran (cultivant l’ambiguité d’avoir été à la fois journaliste sur place et l’une des mères d’accueil des prétendus « orphelins du Darfour »), et plus encore par la contre-enquête réalisée par France 3 et le témoignage sur le plateau d’Estelle Frattini, autre mère d’accueil contrariée, c’est un sentiment de colère et de honte qui prit le téléspectateur. Au fond, il apparaît évident que l’unique et très court argument, sans cesse répété par les défenseurs d’Eric Breteau et sa compagne Emilie Lelouch pour justifier leurs actes inadmissibles, se fonde sur l' »humanisme » dont étaient épris les initiateurs du projet. Humanisme naïf, humanisme aveugle, humanisme coupable, en vérité, car cette belle idée d’humanisme, déclinée en véritable religion de l’humanitaire, en vogue parmi ceux qui s’époumonnent à vouloir « sauver les enfants d’Afrique » n’a que faire d’une réalité humaine toute simple, aux antipodes de postures idéologiques : un enfant, Tchadien ou Soudanais, orphelin ou pas (la question n’est même pas là), n’a pas à être enlevé par des étrangers à l’insu des autorités d’un pays puis rappatrié dans un autre pays où l’on suppose, avec autant de hâte que de maladresse, qu’il y vivra plus heureux. A cela, il n’existe aucun argument valable et raisonné à opposer.

Ce propos ne remet évidemment pas en cause, de façon générale, le travail de long terme de certaines ONG sérieuses qui opèrent sur le terrain des missions d’aide au développement parfaitement légitimes dans des pays en grande difficulté.

En comparaison, quelle légitimité autorise Eric Breteau et Emilie Lelouch à affirmer que la France est un meilleur terrain d’avenir pour ces enfants « en détresse » ? Estelle Frattini se dit convaincue, sans sourciller, face à une Elise Lucet consternée, qu’elle ferait une meilleure mère pour l’enfant qu’elle devait accueillir que celle qui l’élève depuis sa naissance, quitte, à gros traits, à le lui arracher. De sa bouche, on comprend à demi-mots que, c’est à peine exagéré, « les Africains n’ont pas les ressources suffisantes pour faire s’épanouir ses petits ». Balayé du revers de la main, l’amour que peut recevoir un petit Africain de ses parents. Celui-là ne compte pas vraiment en terrain pauvre. Emilie Lelouch, dans le document de Marie-Agnès Pèleran, lâche carrément le morceau : « ce sont des Noirs, on est un peu dépassé, on ne peut pas comprendre leurs critères pour élever un enfant ». Comprendre : « l’amour parental chez les Noirs, c’est pas pareil que chez nous ». Ce qui sous-tend ces affirmations fallacieuses n’est ni plus ni moins que du racisme au sens où elles établissent implicitement une hiérarchie européocentrée des « races » (notion dont les scientifiques ont depuis longtemps démontré qu’elle n’avait aucun sens), les Blancs étant dotés d’une éducation supérieure qui légitimerait parfaitement une mission civilisatrice au sein de peuplades arriérées.

En clair, on reprend exactement la même idéologie qui a prévalu à la course au colonialisme menée par les Etats européens au cours des 19 et 20ème siècles. C’est comme si aucune réflexion n’avait été menée depuis les propos de Jules Ferry adressés devant la Chambre des Députés en 1885 : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».

L’Arche de Zoé voulait, par son « projet humanitaire », « civiliser » des enfants unilatéralement déclarés en situation de détresse. La fin justifiant les moyens, Eric Breteau et Emilie Lelouch se sont outrageusement permis de maquiller l’identité de ces enfants, faisant croire à des orphelins alors qu’ils avaient vu, pour certains, les parents de leurs propres yeux, et ils leur ont caché jusqu’au dernier moment le but ultime de l’opération, l’enlèvement vers l’Europe. Voilà, au nom de la « mission civilisatrice », ce que ces individus peu scrupuleux ont été prêts à faire. Rappelons-nous que c’est au nom de cette même « mission civilisatrice » que les grands empires coloniaux européens irent jusqu’à piller les ressources et diviser les nations dans une Afrique qui paie encore les lourds tributs de ces décennies d’exploitation.

Ne pas céder à l’angélisme et garder son sens critique à l’évocation du terme « humanitaire », désormais galvaudé, voilà ce que proposait l’émission de France 3 (consultable sur le site Internet de la chaîne et rediffusée dimanche prochain, le 13 janvier, à 20h50 sur France 5). Et, passées la colère et la honte, cela faisait du bien.