A Derb Omar, “la méfiance règne” !

A Derb Omar, petit quartier de Casablanca, le centre commercial est un peu particulier. Les gérants sont Chinois, les vendeurs Marocains. Dans cet espace restreint, le mélange des cultures ne va pas toujours de soi.

Du fond de sa petite boutique d’espadrilles, une commerçante chinoise mime un ordre à son employé marocain qui peine à en deviner le sens avant de s’exécuter maladroitement, aidé d’une tape amicale dans le dos par un compatriote. Pas encore de véritable Chinatown à Casablanca, mais un kissaria (en arabe, « centre commercial »), logé dans le quartier de Derb Omar, où des Chinois chaque année plus nombreux revendent à la population locale des marchandises bon marché importées d’Asie, employant des vendeurs marocains peu qualifiés. A l’intérieur de ce modeste supermarché divisé en nombreuses échoppes, Chinois et Marocains cohabitent sur une poignée de mètres carrés, dans un climat de gêne vite perceptible. La barrière de la langue limite les échanges, les premiers parlant très mal l’arabe, les seconds ne connaissant que quelques mots de mandarin. « Je comprends « dépêche-toi ! » en chinois », ironise Jamal, un jeune vendeur de 22 ans. « Et j’ai toujours un mémo au fond de ma poche pour prononcer les chiffres de 1 à 10. Sinon, on parle un arabe francisé qui ne veut pas dire grand-chose mais c’est suffisant pour faire du commerce ».

« Ils ne font rien pour s’intégrer à la culture marocaine »

Jamal, rejoint dans l’allée centrale par ses collègues marocains curieux, affiche un optimisme de façade. Pourtant, les langues se délient rapidement dès lors qu’on évoque les relations avec leurs employeurs. « Ils sont très renfermés et ne font rien pour s’intégrer à la culture marocaine. En fait, ils ne se manifestent que s’ils ont quelque chose à gagner », lâche Jamal. Mohammed, le doyen, employé depuis l’ouverture du centre il y a cinq ans, se veut plus philosophe. « On n’a pas le choix ! Vous savez combien ils sont en Chine ? Ce mouvement n’est pas près de s’arrêter alors mieux vaut s’y habituer dès maintenant ! ». Plusieurs Chinois se sont attroupés et suivent des yeux suspicieux la conversation. « Ils pensent qu’on est en train de vous dire du mal d’eux : il vaut mieux s’arrêter là ! » prévient Jamal, qui tient pourtant à solliciter l’interview d’une jeune commerçante, Xiu Ai. « On l’appelle tous Sonia, c’est plus simple ! C’est la seule qui aime les Marocains et la cuisine locale. D’ailleurs, elle est très mal vue des autres Chinois à cause de cela ».

Xiu Ai, 30 ans, gère un commerce de bibelots dans le kissaria, depuis qu’elle a rencontré le propriétaire du centre, M. Lin, dans sa province du sud de la Chine il y a deux ans. Elle apprend le français et l’arabe en cours du soir, ce qui lui permet de communiquer aisément avec Aicha, l’une de ses jeunes employées, tout en gardant néanmoins ses distances. « Les Marocains ne savent pas bien travailler. Ils ne pensent qu’aux loisirs, aux voyages, à la qualité de vie. Nous, on est beaucoup plus actifs car nous avons l’amour du travail », confie-t-elle discrètement. Son activité professionnelle occupe entièrement le quotidien de Xiu Ai, qui a laissé famille et amis en Chine pour trouver une situation, seule, au Maroc. « La vie n’est pas facile ici, je ne connais presque personne. Je suis venue simplement parce qu’on me proposait un meilleur salaire qu’en Chine, qui fluctue cependant selon les recettes. C’est aussi un joli pays mais je n’ai pas encore eu le temps de le visiter ». Un couple de Marocains d’une cinquantaine d’années admire les vases colorés et les fleurs en plastique de la boutique. Aicha se lance dans la négociation des prix, affichés nulle part. Si le tarif à la vente reste suffisamment élevé, elle pourra obtenir de Xiu Ai un pourboire non négligeable pour compléter son salaire journalier de 50 dirhams (5 euros). « Même s’ils sont souvent bizarres, les Chinois sont plutôt bons payeurs » concède-t-elle le dos tourné.

Quelques Chinois profitent d’un moment de calme pour jouer aux cartes, silencieusement attablés sous le portrait de Sa Majesté le roi du Maroc, Mohammed VI. Agacés par la présence d’un journaliste trop envahissant, les commerçants font signe à l’agent de sécurité d’évacuer le trouble-fête. Jamal sourit, s’approche et, mine de rien, glisse à l’oreille son numéro de téléphone et un petit mot. « Vous voyez, à Derb Omar, la méfiance règne ! ».

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